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Infertilité

Concordance des temps

Publié le 28 fév 2019Lecture 5 min

Laurent Chabry (1855-1894) – À l’origine d’une science du blastomère

Jean-Louis FISCHER

L’œuf humain présente cette particularité de pouvoir réparer le geste du praticien, quand ce dernier extrait un blastomère aux stades 6 ou 8 blastomères. Cette pratique, dans le cadre des AMP, concerne le dépistage préimplantatoire (DPI) réalisé pour la première fois en Angleterre (1990)(1), autorisé en France en 1994 et appliqué en 1998(2). Extraire un ou deux blastomères à un œuf humain permet une analyse chromosomique et génétique de cet œuf dans le but de déceler une pathologie liée (ou non) au sexe et d’implanter in utero (ou non) cet œuf. L’œuf humain, malgré le dommage qu’il a subit par l’extraction d’un ou deux blastomères, poursuit un développement normal ; il reste dans une normalité si celle-ci est d’origine : l’œuf régule, il est isotrope.

Mais tous les œufs ne présentent pas cette isotropie. Certains œufs ne peuvent réparer les dommages de l’extraction de blastomères. Ils ne peuvent poursuivre un développement normal et l’embryon va présenter des anomalies. Ces œufs sont dits anisotropes ; ils ne peuvent réguler la perte d’un ou deux blastomères. Ces connaissances que nous possédons sur les premières divisions de l’œuf ont une histoire dont les origines remontent aux années 1880-1890. Cette science du blastomère, nous la devons à Laurent Chabry et à sa thèse pour obtenir le grade de docteur ès sciences naturelles, soutenue en 1887, à la Faculté des Sciences de Paris, ayant pour titre : Embryologie normale et tératologie des Ascidies (figure 1). Chabry, présentant comme beaucoup de scientifiques de son époque un intérêt pour les sciences de la vie, avait soutenu une thèse de médecine en 1881, Contribution à l’étude du mouvement des côtes du sternum. Nous reconnaissons dans ce titre l’influence de Jules Étienne Marey (1830-1904), qu’il avait choisi pour maître en raison de son ouverture d’esprit et de son appréhension d’une physiologie dynamique du vivant. Chabry se rencontrait là où la science innovait. C’est pour cette raison qu’il va également porter son intérêt vers une science qui avait quelques difficultés à se faire reconnaître en France : l’histologie. C’est en suivant cet enseignement, distribué par des spécialistes de cette discipline, Charles Robin (1821-1885) et Georges Pouchet (1833-1894), que Chabry fut séduit par les idées de Pouchet sur sa façon de concevoir et d’étudier le vivant dans son évolution et son développement. Un des problèmes posés par G. Pouchet est celui de la généalogie des premières cellules de l’œuf, leur devenir, leur destin organique jusqu’à la finalité d’une structure parfaite reproductible dans le temps présent, mais qui a pu être soumis à un potentiel évolutif dans les temps géologiques. L’idée générale est de tracer un arbre généalogique dont la base correspond à la cellule œuf et le sommet aux différents organes différenciés dans leurs structures histologiques, morphologiques, constituant le fœtus avant la naissance. G. Pouchet propose à Chabry, pour sa thèse de sciences naturelles, d’étudier le devenir des premiers blastomères de l’œuf d’un invertébré marin : l’ascidie (Ascidella aspersa). Chabry part à la station maritime de Concarneau et se met au travail. Pour mener à bien son étude, et en raison de la petitesse de l’œuf d’ascidie (160 µm), il invente un appareil permettant de coincer l’œuf dans un tube de verre relié à une manivelle offrant à l’observateur la possibilité de le faire tourner sous l’objectif du microscope pour observer les blastomères en division et les suivre le plus longtemps possible (figure 2). Il avance dans son travail jusqu’au jour où, parmi les œufs d’ascidie destinés à l’élaboration de ses généalogies, il observe une quantité très importante d’œufs anormaux : blastomère morts, demi-embryon, divisions aberrantes, embryons anormaux. L’observation n’était pas nouvelle et la chose avait été jugée sans intérêt : ce qui n’est pas l’opinion de Chabry qui juge ces observations intéressantes et se décide d’aborder une tératologie des œufs d’ascidies. Imprégné par la méthode graphique de Jules Marey préconisant « ... que l’expérimentateur doit savoir, à tout instant, modifier les appareils dont il se sert et souvent les construire lui-même »(3), Chabry s’engage dans un nouveau processus expérimental. Il modifie son appareil d’observation des œufs normaux d’ascidie en plaçant dans le tube de verre une micro aiguille de verre servant à tuer un blastomère quand l’œuf est au stade 2 ou 4 blastomères. Ce geste expérimental, la piqûre d’une cellule de l’œuf  en division, et des résultats obtenus, font de Chabry le premier à ouvrir la voie à l’application d’un protocole expérimental de grande précision sur le blastomère, dont les conséquences théoriques constituent le véritable point de départ de l’embryologie expérimentale ou causale (figure 3). Lorsque Chabry sphacèle un blastomère au stade 2 blastomères (voir dans la figure 4, 127), le blastomère restant poursuit ses divisions (figure 4, 128), pour aboutir à la formation d’un « demi-embryon » (figure 4, 129).  Ces trois figures ouvrent le premier chapitre d’une science du blastomère qui va  inciter de nombreux embryologistes à compléter ce premier résultat. En 1891, Hans Driesch (1867-1941)(4), reprendra l’idée expérimentale de Chabry en usant d’une autre méthode expérimentale sur l’œuf d’oursin, et démontre que l’œuf d’oursin privé d’un blastomère peut réguler et poursuivre ses divisions cellulaire et une embryogenèse normale : l’œuf d’oursin  est isotrope, il répare les dommages causés par l’expérimentateur. C’est le cas de l’œuf humain limité à ses huit premiers blastomères dans ses possibilités de régulation favorable à la pratique du DPI. Figure 1. Titre de thèse soutenue par Laurent Chabry. Figure 2. Appareil monté sur le microscope permettant l’observation du développement des œufs d’ascidie (160 μm). Figure 3. Appareil permettant le sphacèle d’un blastomère par piqûre sous le microscope. Figure 4. Images des figures 127, 128 et 129 de la thèse de Chabry, fondatrices d’une science du blastomère, qui vont influencer de nombreux embryologistes dans la poursuite d’une expérimentation sur les blastomères de différents organismes.

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